
La condamnation de Marine Le Pen est un séisme aux multiples répliques
La condamnation de Marine Le Pen , le 31 mars, à quatre ans de prison et cinq ans d'inéligibilité, a provoqué un choc ressenti dans le monde entier : « ...la presse étrangère parle d'un séisme et redoute le chaos » titrait Le Monde (1/04/2025). En cause, la lourdeur de la condamnation d'une élue qui n'était pas accusée d'enrichissement personnel, assortie d'une « exécution provisoire » (c'est-à-dire immédiate) qui empêche la députée RN d'être candidate à l'élection présidentielle. Ce verdict est tombé alors que Marine Le Pen était largement en tête dans tous les sondages (entre 34 % et 37 % d'intentions de vote dans le sondage IFOP/JDD du 31/03/2025). Le soupçon d'une politisation de la justice (près de 30% des magistrats sont affiliés au très gauchiste Syndicat de la magistrature), est renforcé par les condamnations qui avaient frappé François Fillon et Nicolas Sarkozy. Dans une tribune au Figaro (2/04/2025), Noëlle Lenoir, ancienne ministre (socialiste) et membre honoraire du Conseil constitutionnel, estime que « ce jugement (...) reflète la tentation messianique du juge qui, statuant "au nom du peuple français", interprète son rôle comme celui d'un défenseur du peuple contre les "puissants", en l'occurrence les politiques. »
Cette « exécution provisoire » d'une peine d'inéligibilité, inédite pour un candidat à la présidence de la République, a été curieusement justifiée par la crainte d'une récidive. Or, on n'en voit pas la possibilité puisque Marine Le Pen ne siège plus au Parlement européen (l'UE est à l'origine de la plainte contre le Front national et sa présidente d'alors, pour détournement de fonds destinés à rémunérer des assistants parlementaires d'eurodéputés, entre 2004 et 2016). Non moins étrangement, les trois juges du tribunal correctionnel de Paris, ont motivé leur sévérité par l'hostilité de Marine Le Pen et de son parti (devenu le Rassemblement national) à l'encontre de l'Union européenne. En outre, les juges ont souligné le refus des accusés de reconnaître leurs torts pendant le procès. Il y aurait donc, aux yeux des juges, un délit d'opinion assorti d'un délit de défense ? Quant au risque de « trouble à l'ordre public » également invoqué par les juges, au cas où la condamnée aurait pu rester en lice dans la course à l'Élysée, il est hypothétique et s'apparente à un jugement politique. En revanche, le trouble provoqué par ce jugement a été immédiat et partagé par le Premier ministre lui-même, rapporte Le Parisien (1er avril) : « ...François Bayrou est "gêné" par le jugement à l'encontre de Marine Le Pen, appliquant l'exécution provisoire et donc immédiate à sa peine d'inéligibilité. Il l'a martelé (...) lors du petit-déjeuner des cadres du socle commun à Matignon, ce mardi 1er avril, déplorant le caractère "irréversible" de cette décision. (...) Le chef du gouvernement a souligné que la France était "le seul pays en Europe à faire ça" ».
Coup de théâtre : cette « gêne » semble avoir gagné la Justice ! Dans un communiqué de presse du 1er avril, « la cour d'appel de Paris confirme avoir été saisie ce jour de trois appels formés à l'encontre de la décision rendue le 31 mars 2025 par le tribunal judiciaire de Paris dans l'affaire des assistants parlementaires du Front National. Elle examinera ce dossier dans des délais qui devraient permettre de rendre une décision à l'été 2026. » Cette soudaine et exceptionnelle accélération des délais pour un jugement en appel, vient corriger l'« exécution immédiate » et entrouvre la porte d'une candidature de Marine Le Pen à la présidentielle 2027. L'avocat de Marine Le Pen, Me Rodolphe Bosselut, s'en est félicité, le 2 avril sur BFMTV, ajoutant qu'il y voyait « un désaveu de la première décision ». Affirmation aussitôt démentie par la procureure générale de Paris, Marie-Suzanne Le Quéau : « Il ne s'agit pas d'avoir un quelconque désaveu, puisque le propre de l'appel, qui est un droit, c'est de recommencer à zéro l'examen de l'affaire » (Sud Ouest, 02/04/2025). Certes, l'appel peut confirmer voire aggraver les condamnations prononcées, mais ce réexamen « à zéro » dans des délais accélérés de l'affaire Le Pen/Front national est une critique implicite de l'« exécution provisoire »…
Preuve que l'affaire est hautement « sensible », le chef de l'État l'a commentée ce même 2 avril, lors du Conseil des ministres : « ...le président de la République a déclaré (…) que la justice est "indépendante", que les "magistrats doivent être protégés" et que "tous les justiciables ont droit à un recours" » (France Info, 02/04/2025). De son côté, le président du Sénat, Gérard Larcher, interrogé sur la chaîne Public Sénat (03/04/2025) sur la hausse du nombre de condamnations à des peines d'inéligibilité, a proposé « d'évaluer la loi et ses conséquences ». « Depuis la loi Sapin 2, votée en 2016 après l'affaire Cahuzac [l'ancien ministre des finances], cette peine est désormais quasi systématiquement prononcée dans les affaires de détournement de fonds publics » explique La Croix (1/04/2025). Les parlementaires, qui avaient alors surenchéri pour réclamer l'inéligibilité des condamnés, ont forgé l'épée de Damoclès qui les menace tous. Il reste que dans l'affaire Marine Le Pen, le verdict est « à la lisière du droit constitutionnel » selon JuriGuide (2/04/2025 en lien ci-dessous).