
Derrière l'agressivité diplomatique américaine, les ravages du Fentanyl
Près de 75 000 morts : c'est le bilan d'une épidémie en 2023 aux États-Unis. C'est plus en une année que toutes les pertes militaires américaines depuis la guerre du Vietnam… Des quartiers de grandes métropoles comme Philadelphie (côte Est) et San Francisco (côte Ouest) offrent un spectacle apocalyptique : sur les trottoirs des « zombies » vacillent courbés jusqu'à terre quand d'autres gisent inanimés. Le poison s'appelle le Fentanyl, un opioïde de synthèse 50 fois plus puissant que l'héroïne et 100 fois plus que la morphine. Pourquoi un tel succès chez les trafiquants ? Il est très bon marché à produire – au point où il est devenu courant de trouver des drogues plus classiques coupées avec ce produit. Parmi les victimes, nombre d'entre elles n'ont pas conscience d'avoir consommé du Fentanyl.
La nouvelle administration Trump a provoqué la stupeur en menaçant les voisins mexicain et canadien de fortes taxes douanières. L'autre cible majeure est la Chine. La raison première de l'ultimatum adressé au Mexique est de réclamer un meilleur contrôle de sa frontière Nord et une lutte plus efficace contre les cartels. Car le parcours du Fentanyl est connu : les produits chimiques de base sont produits dans des usines chinoises, livrés au Mexique où les cartels fabriquent le Fentanyl dans leurs laboratoires. Washington a aussi inclus les principales organisations criminelles en cause dans sa liste d'organisations « terroristes ». Le gouvernement mexicain a cédé en envoyant près de 10 000 militaires patrouiller à la frontière. Et, surtout, il a accepté que des drones américains espionnent les régions du Nord pour repérer les sites de production. La pression américaine est intense : la menace des taxes augmentées de 25% n'est que remise au 2 avril. Et Donald Trump évoque même la possibilité de raids de forces spéciales pour éliminer les chefs et sites de fabrication. Les flux sont massifs au point où une pilule vendue à Los Angeles est passée de 5 à 6 dollars il y a un an à 1,5 dollar aujourd'hui – selon le reportage de BBC News. La politique de légalisation des drogues en Californie a eu l'effet inverse de celui recherché : les volumes ont tellement gonflé qu'ils surpassent largement la baisse des prix d'achat. Dans le réservoir d'une seule voiture qui traverse la frontière, on peut compter 5 000 pilules…
Les autorités mexicaines veulent montrer à leur puissant voisin leur bonne volonté. En décembre, elles ont fait la plus grande saisie de Fentanyl jamais réalisée : plus d'une tonne de pilules. 29 hauts responsables de cartels ont été livrés à la police américaine. La pression sur la Chine est aussi intense : l'importation des produits chimiques venant d'usines chinoises est devenue illégale au Mexique. Ce qui oblige les trafiquants à alléger le dosage des pilules depuis l'année dernière. On observe en conséquence une baisse des morts par overdose entre 2024 et 2023 - aussi grâce à la diffusion aux États-Unis du Naloxone (vendu sous le nom de Narcan), un médicament efficace pour inverser les effets des surdoses d'opioïdes. C'est armée de doses de Naloxone et d'une bible usée, que Rosalind Pichardo parcourt les rues du quartier de Kensington à Philadelphie. Elle note le nom et l'âge de chaque personne qu'elle sauve in extremis. En 6 ans, 2 931 noms ont été griffonnés sur les pages… Mais la demande est telle dans le pays le plus riche du monde, qu'un produit encore plus dévastateur est apparu pour pallier la raréfaction des produits en provenance de Chine. Le tranquillisant pour animaux Xylazine mélangé au Fentanyl : un cocktail encore plus puissant que l'original et qui provoque des plaies purulentes sur le corps des drogués.
Les racines de cette épidémie remontent aux années 90 quand les grandes firmes pharmaceutiques américaines ont vendu des antalgiques en masse. La promesse des publicitaires – les consultants de McKinsey ont d'ailleurs été largement impliqués dans la stratégie commerciale – était d'éliminer les douleurs du quotidien. Des millions d'Américains ont consommé des médicaments rendant nombre d'entre eux dépendants. Le régime chinois a par ailleurs une responsabilité particulière en utilisant la production des produits de base comme une arme de rétorsion diplomatique. En 2018, sous pression de Donald Trump, les autorités chinoises ont accepté de bannir l'exportation de Fentanyl. Un théâtre d'ombres, puisqu'à la place, les produits servant à sa composition ont continué de traverser le Pacifique. Ce laisser-faire est un levier qui sert au chantage. La réaction de Pékin à la visite de Nancy Pelosi (alors Présidente de la Chambre des représentants) en août 2022 à Taïwan le prouve. Les autorités chinoises ont immédiatement annoncé qu'elles annulaient leur coopération dans la lutte anti drogues. Même stratégie en représailles des sanctions américaines voulant punir la politique répressive chinoise contre les Ouïghours : le Parti communiste chinois menace d'ouvrir grand les vannes de Fentanyl. Derrière les tensions entre Pékin et Washington, les rues américaines sont les premières lignes. Le Canada et le Mexico faisant office de « no man's lands ».