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Le destin de la démocratie en Turquie est en jeu dans les rues d'Istanbul

Par Peter Bannister. Synthèse n°2440, Publiée le 02/04/2025 - Photo : Des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues d'Istanbul le 29 mars dernier. Crédits : Crédit photo : AFP PHOTO / REPUBLICAN PEOPLE'S PARTY PRESS OFFICE
L'arrestation le 19 mars d'Ekrem Imamoglu, maire d'Istanbul et opposant du président turc Recep Tayyip Erdoğan, a déclenché une vague de protestations massives. Les manifestants craignent que la Turquie, déjà vue par beaucoup de commentateurs comme une « autocratie compétitive », ne bascule dans la dictature sous un « hyperprésident » qui vise un quatrième mandat en 2028.

La Turquie est-elle sur le point de devenir une dictature classique ? C'est ce que craignent les centaines de milliers de manifestants qui ont protesté dans les rues d'Istanbul contre l'arrestation, par le président Recep Tayyip Erdoğan, du maire de la ville et principale figure du parti d'opposition le CHP, Cumhuriyet Halk Partisi (Parti Républicain du peuple) Ekrem Imamoglu. Les accusations portées contre lui sont largement considérées comme politiques, tout comme la tentative d'empêcher sa candidature à la présidence turque en 2028, en invalidant son diplôme universitaire obtenu il y a 31 ans (condition préalable pour les candidats présidentiels).

Le système politique turc est parfois décrit comme une «  autocratie compétitive ». D'une part, le gouvernement est connu pour sa forte répression contre des opposants et d'un culte de la personnalité autour de la figure du président. D'un autre côté, le fait qu'Imamoglu ait été élu maire d'Istanbul, indique un certain degré de démocratie en Turquie et la possibilité de s'opposer au président. L'action actuelle d'Erdoğan, qui qualifie les manifestants de terroristes, a fait naître le spectre d'une transition vers un scénario « russe », dans lequel le président lui-même déciderait qui peut et ne peut pas se présenter à des élections devenues fictives.

Les manœuvres contre Imamoglu peuvent surprendre quand on considère que la loi turque ne permet pas à Erdoğan lui-même de se présenter en 2028 pour un quatrième mandat présidentiel. Il pourrait pourtant surmonter cette interdiction par un amendement à la constitution ou l'organisation d'élections anticipées (ces deux démarches nécessiteraient le soutien de 360 des 600 membres du parlement turc). En effet, l'idée d'un quatrième mandat pour Erdoğan a récemment été soulevée par les porte-paroles de son parti (l'AKP) et de leurs alliés nationalistes (MHP) ; des amendements constitutionnels ont déjà été adoptés en 2017 et 2023, faisant du chef de l'État un « hyperprésident ».

En 2023, les sondages ont montré qu'Imamoglu était plus populaire qu'Erdoğan, mais 5 mois avant les élections, il a été condamné à plus de deux ans de prison pour avoir insulté le conseil électoral (condamnation qui fait actuellement l'objet d'un appel, mais qui interdirait à Imamoglu d'exercer une fonction publique. C'est l'ancien chef du parti d'opposition, Kemal Kiliçdaroglu, qui s'est opposé au président aux élections, sans succès. La popularité d'Imamoglu a toutefois été confirmée par sa réélection en tant que maire d'Istanbul en 2024. Il constitue une menace pour Erdoğan en raison de son soutien large qui dépasse notamment le clivage religion-laïcité. Le CHP a été créé par le président laïcisant Kamel Atatürk, mais Imamoglu se présente également comme un musulman pieux qui récite publiquement des versets du Coran. Après son arrestation le mercredi 19 mars, le CHP a tenu sa primaire présidentielle le 23 mars ; seul candidat, Imamoglu a obtenu 13 211 000 suffrages sur 15 millions d'électeurs et a été déclaré candidat présidentiel le lendemain.

Pour l'instant, on assiste à un bras de fer entre Erdoğan et les manifestants, qui font campagne pour la libération d'Imamoglu, soutenus par l'opposition et les autorités municipales d'Istanbul. Le CHP a parlé d'un coup d'État et appelle à des manifestations hebdomadaires, mais le gouvernement ne montre aucun signe de fléchissement. Beaucoup pensent qu'Erdoğan tentera simplement de faire fi des manifestations et des inquiétudes de la communauté internationale. Jusqu'à présent, celles-ci ont été curieusement modérées, surtout par rapport à des situations analogues ailleurs, comme en Biélorussie, où la répression de l'opposition électorale, par Alexandre Loukachenko, ressemble fortement au comportement d'Erdoğan. Si on semble avoir peur de froisser ce dernier, cela est dû en grande partie à la position stratégique de la Turquie, élément incontournable de beaucoup de dossiers internationaux. Ironiquement, on peut dire que l'influence géopolitique d'Erdogan s'est renforcée ces dernières années alors qu'elle s'est affaiblie en Turquie, notamment à cause d'une crise économique persistante. Contrôlant l'entrée cruciale à la Mer Noire, Erdogan a astucieusement cultivé un position d'équilibriste, dans la guerre entre l'Ukraine et la Russie, en restant peut-être, le seul chef à maintenir de bonnes relations avec les deux côtés (la Turquie a armé l'Ukraine avec des drones Bayraktar tout en transportant du gaz russe vers l'Europe par le gazoduc « TurkStream »).

En outre, l'UE garde un souvenir amer de sa dispute avec Erdoğan en 2020. Essayant d'obtenir un soutien européen à l'action militaire turque en Syrie (où la chute du régime de Bachar al-Assad représente une victoire majeure pour Ankara), il avait alors menacé l'UE de l'afflux de millions de migrants en ouvrant la frontière avec la Grèce. Jusqu'à présent, Erdoğan a conservé sa formidable réputation de « maître du marchandage de la politique mondiale » : les semaines à venir montreront si son prestige à l'étranger - ou sa capacité de nuisance - l'aidera à devenir un dictateur à part entière sous le silence international, ou s'il devra céder à des pressions intérieures qui ne cessent de monter.

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Qui est Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et premier opposant à Erdogan ?
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