
L'alcool, le pharmakon de l'humanité
La capacité à digérer l'alcool remonterait à environ 10 millions d'années, lorsque des grands singes ont quitté les arbres. En consommant des fruits tombés, souvent fermentés, une mutation leur a permis de mieux tolérer l'éthanol. Cette aptitude leur a donné l'avantage d'accéder à une ressource énergétique sans danger, là où d'autres s'intoxiquaient. Mais cela ne se limitait pas aux fruits fermentés, car on retrouve aussi de l'éthanol dans certaines feuilles, plantes ou autres aliments. Tolérer cette molécule a donc maximisé leurs chances de survie.
Selon « l'hypothèse des singes ivres », cette capacité aurait largement contribué à la sélection naturelle, en donnant un réel avantage sur d'autres espèces. Ce n'est qu'un facteur parmi d'autres, mais possiblement une variable de l'équation de la vie, ayant aboutie sur Homo Sapiens.
Dans Drunk : How We Sipped, Danced, and Stumbled Our Way to Civilization, le philosophe Edward Slingerland avance une idée audacieuse : et si l'alcool avait été un moteur de la civilisation humaine ? Selon lui, l'ivresse a facilité la coopération. Boire ensemble, c'était abaisser les défenses, instaurer la confiance, et conclure des alliances.
L'archéologue spécialiste de l'ébriété dans les périodes préhistoriques, Elisa Guerra Doce, a montré que dès le Néolithique, les boissons fermentées occupaient une place rituelle centrale dans certaines sociétés. C'est surtout le site de Raqefet, en Israël, qui a bouleversé la chronologie classique. On y a retrouvé les plus anciennes traces de production de bière à base de céréales, dans un contexte pré-agricole. Ce qui suggère que la volonté de produire de l'alcool n'est peut-être pas une conséquence de la sédentarisation, mais pourrait bien en avoir été une cause.
Dans la Grèce antique, l'alcool est pensé comme un pharmakon, un terme grec signifiant à la fois remède et poison. Platon, dans « Le Banquet », explore cette ambivalence.
Les religions monothéistes ont adopté une posture tempérée voire restrictive vis-à-vis de l'alcool. Ce n'est pas tant la substance qui est stigmatisée mais ses effets : perte de contrôle, violence, rupture avec soi, les autres, et Dieu. Ce glissement traduit un changement de paradigme, passant de l'hédonisme (poursuite du plaisir) à l'eudémonisme (poursuite du bonheur). À l'inverse, les religions polythéistes accordaient beaucoup plus de largesses à l'alcool. Dionysos, Bacchus, Hathor, Tezcatzontecatl, Ninkasi ou Acan incarnaient tous une relation festive, voire divine, à l'alcool.
Dans ce contexte, on peut légitimement formuler l'hypothèse que la transition vers le monothéisme s'est accompagnée d'une volonté de réencadrer l'ivresse. La maîtrise de l'alcool, perçue comme facteur de chaos ou de déclin, a pu faire partie des nombreux leviers de ce changement.
Dans les sociétés modernes, l'alcool est valorisé culturellement. Il est aussi devenu une source inépuisable d'humour, souvent tournée en dérision à travers des sketchs et contenus populaires. Et pourtant, il s'agit de la seule drogue dont le sevrage brutal, non accompagné, peut entraîner parfois la mort, via le delirium tremens. En prenant en compte l'impact sur la société et l'entourage, une étude l'a classé comme une substance extrêmement nocive, devant l'héroïne.
Cette banalisation participe à une déresponsabilisation collective, qui masque le fait que pour une immense partie, l'alcool est une forme d'auto-médication utilisée pour gérer l'angoisse, l'anxiété, les pressions sociales ou professionnelles, et ce même à partir d'un verre.
La notion d'alcoolisme, souvent floue et subjective, permet souvent de se positionner à l'opposé. C'est pourquoi le cadre proposé par le TUA peut être intéressant. Il questionne les usages et s'adapte à la singularité de chacun. Vous pouvez évaluer votre rapport à l'alcool à l'aide de ce test facile.
La science est souvent invoquée à géométrie variable. On peut lui faire dire ce que l'on veut. Mais le rapport à l'alcool dépasse le seul cadre de la santé puisqu'il touche à notre mode de vie et nos normes sociales. De plus, ceux qui en défendent les vertus sont, bien souvent, ceux qui en vivent ou qui ne peuvent pas s'en défaire.
Par ailleurs, les discours tempérés sur l'alcool, comme celui du « verre de vin bon pour le cœur », relèvent vraiment de la croyance populaire. Une méta-analyse compilant des données de 195 pays sur 26 ans, a conclu qu'aucun niveau de consommation n'était sans risque. Mais qu'est-ce qu'un risque ? Tout peut l'être, selon l'usage, le contexte ou l'excès.
Quant aux interventions de Marine Le Pen sur l'alcool, elles relèvent du jeu politique habituel, avec des propos récupérés et montés en épingle pour décrédibiliser ou servir « son camp ». Personne n'est maître de vertu sur ces sujets.
Certains individus peuvent aussi synthétiser de l'alcool de manière endogène, sans en consommer : on parle de syndrome d'auto-brasserie, sous-diagnostiqué et largement méconnu. Cela rappelle à quel point notre rapport à l'alcool est complexe, mais aussi inexorablement lié à notre condition humaine. Une tension permanente entre maîtrise et perte de contrôle, entre construction et auto-destruction. Alors, plutôt que de juger ou de se justifier, soyons lucides, humbles, et tournons-nous vers la connaissance plus juste et éclairée, celle de ce fameux trouble de l'usage de l'alcool (TUA).