
Une montagne de bon sens
Mais la comparaison s’arrête là. Davos naît en 1971, Zermatt en 2010, après la crise des subprimes et le risque de chaos de l’économie mondiale. Il fallait réagir. Le second est la réponse à l’échec du premier, et c’est ce qui lui donne toute sa saveur. La nature de cette réponse mérite une attention particulière : les promoteurs du Zermatt Summit invitent l’être humain à se remettre en cause, estimant que changer les règles du jeu ne suffit pas. La financiarisation est un cancer mais l’histoire a de quoi vacciner contre la radicalité des idéologies passées et l’altermondialisme n’est pas dénué d’ambiguïtés dans son rapport à la violence. Le Forum social mondial, né à Porto Alegre (Brésil) en 2001, instaure un clivage qui, au bout du compte, fait le jeu des riches et cloisonne les pauvres. Vouloir subvertir le capitalisme, c’est se condamner à une impasse. « On peut faire le bien et gagner de l’argent », s’écrie Antonin Pujos, secrétaire général de la fondation Zermatt Summit. Le profit ne signifie pas que l’on asservisse les hommes et détruise la planète. Ce postulat mise sur la créativité, la générosité et, disons-le, l’intelligence de l’être humain. Bien que le sommet se déroule en anglais, les speakers n’ont pas l’arrogance des startuppers. Ils viennent pour promouvoir l’économie circulaire ou régénératrice, fondée sur le fait d’abolir les déchets en allant y trouver leur valeur et donc une « durabilité financière ». Cette démarche se veut originale. Elle fait écho au combat de Gunter Pauli, connu comme le « Steve Jobs du développement durable » ou « pape de l’économie bleue ». Ce grand lecteur du Petit prince, orateur génial, subjugue tout son monde en illustrant un principe simple : la nature ne produit pas de déchets ; observons-la et faisons comme elle. Le Zermatt Summit donne ainsi la parole à des entrepreneurs innovants dont les prestations sont entrecoupées par des œuvres classiques de Beethoven interprétées par la pianiste de renom Elizabeth Sombart, épouse de Christopher Wasserman.
Prenons juste deux exemples parmi ces prestations : Marco Simeoni, fondateur de Race for Water, a besoin de 12 mds $ pour dépolluer les océans de tous les plastiques qu’on y déverse (un camion poubelle chaque minute !). Tout en les absorbant, son prototype d’usine mobile abritée à Vernon (Eure) fabrique un gaz produisant de l’électricité. Qu’attendent l’ONU, la Banque mondiale et autres bâilleurs pour répondre à cette urgence écologique ? Dans un autre domaine, Sofia de Meyer, fondatrice d’Opaline, récupère les fruits destinés à être jetés pour en faire des jus haut de gamme. Tout se fait selon les critères du localisme. Elle n’exporte pas ses produits mais uniquement son modèle. Les salariés possèdent la société qui est transparente sur tous les salaires. Quand on y postule, il faut expliquer sa « mission de vie ». « Le sens de ma présence ici-bas, telle est la question essentielle », résume Sofia de Meyer. Celle-ci va au-delà du label « B Corp » que certaines entreprises utilisent pour habiller leurs pratiques d’un cache-sexe cosmétique. Faire évoluer le capitalisme en renvoyant à la responsabilité des décideurs. Le pari est peut-être vain. Mais à l’ombre du Cervin, il grandit et fait grandir.
